24-10-2017

En maison de retraite

Dans la famille de Caroline, l’histoire se répète comme le refrain d’une mauvaise chanson. Chez elle, l’âge venant, les femmes perdent la tête :  « Du côté de ma mère, toutes les femmes ont terminé démentes ou Alzheimer. À la fin, aucune d’entre elles ne pouvait rester seule. C’est arrivé à ma grand-mère quand j’avais 16 ans. On a essayé de la prendre à la maison et j’en garde des souvenirs traumatisants. Une dame que tu as connue digne toute ta vie, quand tu la vois se tripoter ou pisser sous la table de la cuisine, ça fait un choc. »  La quadragénaire parisienne se souvient du placement de sa grand-mère en maison de retraite, et parle de l’angoisse écrasante qu’elle a ressenti quand elle a vu que sa mère dérapait à son tour.  « Quand j’ai vu que ma mère dérapait, je me suis automatiquement projetée. D’un seul coup, c’était clair que j’étais la prochaine sur la liste. »  Mais Caroline prend son rôle de fille à bras le corps. Elle fait venir deux auxiliaires de vie, qui se relaient auprès de sa mère 24h/24.  « Au bout d’un certain temps, j’ai découvert qu’elle était maltraitée », confie-t-elle. Claudine est couverte de bleus. Caroline va voir la police. Circulez, madame, vous ne pouvez rien prouver.   « J’étais folle furieuse d’être aussi impuissante. Mais le pire, dans tout ça, c’est qu’une partie de toi se prend à comprendre la violence qu’on peut avoir envie de déployer face à ton proche. Parce qu’une personne démente, ça peut être extrêmement pénible. »  Claudine est hospitalisée, les neurologues insistent pour qu’elle soit désormais placée en maison de retraite. « En même temps, si on l’avait prise à la maison, on y aurait laissé notre santé mentale », explique Caroline. Avec son mari, elle tombe sur un établissement cher et luxueux situé pas loin de chez eux. Deuxième mésaventure :  « Ce qui m’a semblé bizarre, c’est que la mauvaise santé de ma mère ne les a pas inquiétés du tout. On aurait dû se méfier quand ils ont accepté que l’on signe les papiers d’entrée à sa place. »  Claudine intègre cette maison de retraite et rapidement, les soignants sont dépassés, incapables de s’occuper d’elle. Caroline est appelée constamment pour venir donner un coup de main. Un jour, alors qu’elle entre dans la chambre de sa mère, celle-ci est introuvable :  « J’ai demandé où elle était. On m’a répondu qu’elle avait frappé un autre résident alors ils l’avaient envoyée en hôpital psy, sans m’en parler. Il m’a fallu deux jours pour savoir où elle était et la récupérer. »  Claudine est morte environ une semaine plus tard, en septembre dernier, dans une structure spécialisée. Depuis, Caroline s’en veut.   Un jour, Marika a fait une promesse à Elise, sa grand-mère. De ces phrases courtes qui engagent pour le temps qu’il reste à vivre. Elle a dit :  « Je ferai ce que je peux pour te garder chez toi jusqu’au bout. »  Sous-entendu : « Je ne te placerai en maison de retraite que quand tu seras devenue dangereuse pour toi-même, ou pour les autres. »  Ce jour a fini par arriver l’année où sa grand-mère a fêté ses 96 ans.  « Le truc qui m’a fait comprendre que je prenais l’ascendant sur ma grand-mère, que je devenais le parent et elle l’enfant, c’est que je me suis mise à gagner au Scrabble. En temps normal, ça ne serait jamais arrivé. Elle était beaucoup trop forte. »  Pour cette trentenaire parisienne dynamique, ancienne infirmière libérale qui travaille aujourd’hui dans la communication, s’occuper de sa grand-mère vieillissante n’a jamais été un sacerdoce. Elle connaissait les médicaments, les gestes qui soulagent, l’esprit qui s’absente et la fragilité du corps âgé, qui violace, croûte. Surtout, elle appréhendait l’idée de confier Elise à une maison de retraite :  « En tant que soignante, je sais qu’il peut y avoir des dysfonctionnements lors de la prise en charge. À partir du moment où tu mets les mains sur quelqu’un, elles peuvent soigner ou faire mal. Là, on habitait à une centaine de kilomètres. S’il y avait eu de la maltraitance, j’aurais été trop loin pour être capable de la voir. »  Alors quand Elise a commencé à vieillir, Marika s’est adaptée. Tout doucement, quand sa grand-mère s’est mise à oublier ses médicaments, que l’incontinence est arrivée, qu’elle n’a plus réussi à entrer et sortir seule de la douche, que les noms des jours et des lieux se sont peu à peu mélangés, que les chutes nocturnes ont été de plus en plus régulières, la jeune femme a fait intervenir à chaque fois des soignants.  Il y a d’abord eu une infirmière une fois par semaine, puis plusieurs tous les jours, ainsi qu’une auxiliaire de vie, toutes les nuits. Pendant cette période, Marika rend visite à sa grand-mère une journée par semaine : elle remplit les chèques, fait la lessive, les courses ainsi que quelques repas. Et puis un matin, juste après le départ de l’auxiliaire :       « Ma grand-mère est tombée. Elle est restée plusieurs heures au sol, coincée entre la porte d’entrée et le radiateur, incapable de se relever. Rien que d’imaginer ça, ça me fait physiquement mal. On a appelé les pompiers, ils ont dû casser la fenêtre et la porte pour pouvoir rentrer. Ce jour-là, j’ai compris que le dernier rempart avait cédé. Elle avait 96 ans. Je ne pouvais plus reculer. »  Ensuite, tout est allé très vite et Marika a dû se résoudre :   « Il a fallu que je lui dise qu’elle ne rentrerait pas chez elle. Elle se doutait de ce qui se tramait mais faisait mine de ne pas comprendre. On parlait de « maison de repos », pas de « maison de retraite », comme les gens qui ont le cancer mais qui préfèrent dire « j’ai une maladie ». Ça été très violent pour elle et pour moi. Un jour, j’ai craqué, j’ai fondu en larmes au pied de son lit. Je lui ai expliqué qu’elle resterait là, qu’on ne pouvait pas la soigner mieux ailleurs. »

Publié par renardvoyageur dans Non classé | RSS 2.0

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